Harkis, des vies à bas prix

Enquête du site d'investigation BLAST sur le scandale du loi Macron sur les miettes de réparation accordées aux familles de harkis
Le pardon de l'Etat aux harkis pour le traitement infligé à leur arrivée
en France au moment de l'indépendance de l'Algérie a ouvert en 2021 la
voie à un droit à réparation. Deux ans plus tard, plusieurs voix
s'élèvent pour dénoncer les lacunes de la loi : seul un tiers des
dossiers déposés ont été traités et des milliers d'hommes et de femmes
restent exclus du dispositif de réparation. Le récent décret du
gouvernement, censé en combler les lacunes, laisse encore du monde sur
le bord de la route.
« Une humiliation de plus »… Ces mots, Mohamed Djafour les prononce avec gravité. A ses yeux, ils qualifient le dispositif d'indemnisation lancé en février 2022 pour réparer les fautes de l'Etat envers les harkis et leurs familles, accueillis à leur arrivée en 1962 dans des conditions indignes. « 8 800 euros pour toute une vie gâchée », soupire le président de l'association Générations harkis, la voix encore teintée de colère.
Une « avance », comme une obole
Mohamed Djafour n'est pas le seul à dénoncer le montant « ridicule » de ces réparations : 2 000 euros pour trois mois passés dans un camp, 3 000 pour une année, puis 1 000 euros pour chaque année supplémentaire. « Cette indemnisation n'est qu'une avance sur la réparation globale totale qui nous est due », lance en guise d'avertissement Abdel Kader Mokhtari, militant associatif et membre du collectif national Justice pour les harkis. « Les montants d'indemnisation ne sont pas à la hauteur des préjudices subis », déplore-t-on en écho chez Justice information réparation pour les harkis (Ajir). Cette association nationale, qui regroupe 42 structures, reconnaît toutefois des « avancées importantes ».
Pour mieux comprendre ces prises de position, il faut revenir deux ans en arrière. Le 20 septembre 2021, Emmanuel Macron suscite l'engouement et l'espoir lorsqu'il « demande pardon » aux harkis et à leurs familles, pour les conditions « précaires » dans lesquelles ils ont été accueillis à leur arrivée dans l'Hexagone. Il reconnaît les « privations » de liberté, sources de « souffrances », et annonce une loi de reconnaissance et de réparation.
Adopté à l'unanimité, le texte répondant aux vœux présidentiels crée le 22 février 2022 la Commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis (CNIH). Sa principale mission : indemniser chaque ayant-droit qui en fait la demande.
Mais à la publication en mars 2022 du décret (chargé d'appliquer la loi), la surprise est dure à avaler pour les familles qui découvrent que le texte impose un barème. Surtout, les critères retenus excluent de son champ d'application la moitié des 90 000 hommes, femmes et enfants concernés. En effet, seules peuvent prétendre à l'indemnisation les familles ayant vécu dans un camp militaire ou un hameau de forestage, du nom de ces baraquements installés en pleine forêt entre 1962 et le 31 décembre 1975. Mécaniquement, les dizaines de milliers de personnes accueillies dans d'autres structures, mais aussi toutes celles qui ont continué à y vivre après 1975, ainsi que celles qui y sont nées après cette date, se retrouvent oubliées par le dispositif. « Le gouvernement enterre notre histoire à moindre frais », résume le président de Générations harkis, d'une formule cinglante. Lire la suite.
