Pour les harkis, une commission qui ne répare toujours pas

La commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis, qui a dressé, le 15 mai, le bilan d'une première année d'action depuis la loi du 23 février 2022, ne fait pas l'unanimité
« Trahison » et « collaboration ». Deux mots. Et des souvenirs, qu'ils voulaient effacer, reviennent brûler l'esprit. Le 15 mai, la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis – combattants engagés dans l'armée française, délaissés par l'Etat, avec leurs familles, au lendemain de la fin de la guerre d'Algérie (1954-1962) – a rendu son rapport d'activité à la première ministre, Elisabeth Borne.
Dans ce long document, qui dresse le bilan d'une première année d'action depuis la promulgation de la loi du 23 février 2022, traduction en droit du discours tenu à l'Elysée par Emmanuel Macron, le 20 septembre 2021, dans lequel il avait demandé « pardon » aux harkis et admis « un abandon de la République française », un passage aprofondément blessé. Il s'agit de l'annexe 4, décrivant la perception de ces supplétifs en Algérie, soixante ans après l'indépendance.
Ce texte tout en nuance, rédigé par l'historienne Karima Dirèche, par ailleurs membre de la commission, évoque « un groupe social condamné au silence et à la stigmatisation permanente », celle d'une « trahison » et d'une « collaboration » avec l'armée française. « Lire "trahison" et "collaboration" était inapproprié dans ce rapport. Ce passage n'avait rien à y faire », tance Ahmed Djouari, fils de harki. « Pourquoi avoir choisi l'angle des injures ?, s'interroge Fatima Besnaci-Lancou, historienne et cofondatrice de l'association Harkis et droits de l'homme. Cette commission a été créée pour nous apaiser, pas pour nous rappeler que des Algériens insultent les harkis. »
Pour Karima Dirèche, « il faut être de mauvaise foi pour croire qu'il s'agit de mon opinion personnelle. Si la commission a souhaité un état des lieux de la vision des harkis de l'autre côté de la Méditerranée, c'est aussi pour montrer que cette histoire n'est pas que française », avance-t-elle, alors que les autorités algériennes disent ne pas être concernées par la tragédie des harkis. La spécialiste des sociétés maghrébines contemporaines ajoute : « Cette demande, peut-être trop ambitieuse, était pour bien marquer le positionnement de la France vis-à-vis de l'Algérie. C'est une reconnaissance de la nation. »
« Incitation à la haine des harkis »
Malgré les explications et une recontextualisation apportée dès l'introduction de l'annexe 4 – avec la suppression des mots « trahison » et « collaboration » –, des harkis et leurs proches demandent le retrait de ce texte. Une lettre ouverte a été adressée à M. Macron dans ce sens, une pétition a récolté près de 3 000 signatures ; certains en veulent au président de la commission, Jean-Marie Bockel. « Il n'est pas capable de nous comprendre. Pourquoi a-t-il commandé un tel texte ? On ne peut pas laisser passer cette infamie », argue Mohamed Djafour.
C'est pourquoi le président de l'association Génération harkis annonce saisir le Conseil d'Etat pour faire annuler le rapport d'activité de la commission. Il souhaite également soumettre à la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah)la question d'« une incitation à la haine des harkis ». Justement, cette institution vient de signer un protocole avec la commission pour « facilite[r] la procédure de plainte pour les harkis et leurs descendants victimes de harcèlement, d'expression haineuse, de discrimination ».
« Nous avons entendu la colère, certains ont été heurtés par les termes », reconnaît Marc Del Grande, secrétaire général de la commission, qui exclut toutefois de retirer l'annexe 4. La conseillère d'Etat Jeannette Bougrab, elle-même fille de harki et membre de cette instance, estime que la polémique est allée trop loin. « Certains harkis ont été indemnisés même après leur mort. Aucune autre administration ne fait ça. Il ne faut pas oublier tout le travail difficile effectué », dit-elle. Elle évoque aussi la création d'un site Internet (Harkis.gouv.fr) qui se veut un lieu de mémoire virtuelle dédié à ces soldats.
Quoi qu'il en soit, depuis sa création, cette commission ne fait pas l'unanimité parmi les harkis et leurs descendants, ce que concède son président, Jean-Marie Bockel. En cause, le montant des indemnisations, loin d'être à la hauteur des souffrances et autres préjudices subis par « les conditions indignes de l'accueil » réservé aux 90 000 harkis et à leurs familles qui ont fui l'Algérie pour finir, à leur arrivée en France, dans des camps entourés de barbelés, des prisons ou des hameaux de forestage.
« Faibles » dédommagements
La réparation, qui concerne en réalité quelque 50 000 personnes, celles qui sont passées par 89 structures identifiées, de 1962 à 1975, est jugée « ridicule » : 2 000 eurospour trois mois vécus dans un camp, 3 000 pour une année, puis 1 000 euros pour chaque année supplémentaire. A ce jour, 6 740 dossiers ont été approuvés sur les 7 540 examinés (sur 26 350 demandes déposées), la moyenne des indemnisations s'élève à 8 700 euros.
Pour protester contre ces « faibles » dédommagements, trois enfants de harkis se sont mis en grève de la faim à Agen depuis la remise du rapport. Pour indemniser un plus grand nombre de personnes, le gouvernement a décidé d'étendre la liste des structures qui peuvent donner droit à réparation, en y ajoutant 45 nouveaux sites proposés par la commission : camps militaires, bidonvilles, foyers Sonacotra.
Mercredi 7 juin, à l'occasion de la présentation officielle du site Harkis.gouv.fr organisée à l'auditorium Marceau-Long à Paris, certains harkis et descendants devaient s'y rendre tout de noir vêtus, en portant un cercueil. « Nous serons en habit de deuil, explique Mohamed Djafour, parce que cette commission enterre notre histoire à moindres frais. »
Mustapha Kessous
